Vivace,
Dont il est difficile de se défaire, qui persiste longtemps et avec force.
Qui est doté d'une forte vitalité, qui est bâti pour vivre longtemps.


Pourquoi continuer à photographier ?
Que restera-t-il ?
La nature matérielle de la photographie argentique (les tirages, les films, le papier, etc.) en tant qu’objet tangible, invite à une réflexion sur la place de cette pratique dans un contexte où l'image est omniprésente. Bien qu'inanimée, la photographie occupe une fonction en tant que représentation du visible. Elle oscille entre deux désirs complémentaires : celui de figer le temps, créant ainsi un présent que l’on souhaiterait éternel, et celui d'accompagner l’évolution perpétuelle du monde. Dans cette perspective, la création d'images devient un acte de témoignage face à des espaces en constante transformation.
Au début de ma pratique, la photographie était pour moi un moyen de laisser une trace indélébile dans le temps, une résistance à l’oubli. Cependant, cette volonté de « figer » l’instant m’a conduite à interroger la pertinence d’une telle production face à la surabondance d’images et à l’épuisement des ressources nécessaires à leurs production. La prise de conscience de cette surproduction m’a poussé à repenser ma démarche. Produire n’est plus un acte aveugle, mais un geste réfléchi, où chaque image doit avoir un sens et une raison d’être.
Dans cette démarche de repenser l’acte de production, j’ai jugé essentiel de me tourner vers des procédés plus durables, notamment en adoptant des techniques respectueuses de l’environnement. Par exemple, remplacer les produits chimiques de développement, souvent polluants, par des solutions écologiques, et laisser l’environnement participer activement à la création de l’image. Cette approche ne se limite pas à l’aspect esthétique, mais s’inscrit dans une volonté de renouvellement face aux enjeux environnementaux et sociaux actuels.
La photographie « vivace », en tant que processus évolutif et réfléchi, s’inscrit dans une démarche d’innovation et de durabilité. Elle invite à une réflexion sur notre relation aux images, en les inscrivant dans un cycle de vie qui privilégie la pérennité et l’adaptation plutôt que la simple accumulation dans une époque où l’abondance peut noyer la profondeur.
étude de la collection

La collection
La mémoire de l’objet et sa relation avec l’individu ont été des sujets explorés par Serge Tisseron dans son ouvrage Comment l’esprit vient aux objets. Il pose les bases des liens complexes qui existent entre les objets du quotidien et la psyché humaine, montrant comment notre esprit s'articule autour de ces objets, au cœur des économies affectives. Ces objets sont étroitement liés à la question des affects, à la fois témoins et acteurs de notre histoire personnelle. Deux fils rouges émergent de cette réflexion : tout d'abord, la façon dont nos objets quotidiens peuvent devenir des gardiens de notre histoire, et ensuite, comment ces objets nous permettent de façonner notre identité, de devenir soi.
Devenir soi et la tripartition des objets
Les objets existent de trois façons différentes dans nos vies. Ils peuvent être le support d'une mémoire consciente, enrichissant notre narration personnelle par leur présence dans notre quotidien. Ces objets deviennent des témoins de notre histoire, des symboles de nos expériences et de nos relations, formant ainsi une mémoire relationnelle vivante. Ensuite, certains objets témoignent d'une mémoire en sommeil, dépositaire de souvenirs parfois déplaisants. Bien qu'ils ne soient pas utilisés au quotidien, ils conservent leur pouvoir évocateur, même s'ils peuvent susciter une attitude ambiguë. Enfin, il y a les objets chargés d'une mémoire redoutée, ceux qui conservent en eux des souvenirs traumatiques que nous préférons souvent ignorer. Bien que nous cherchions à nous en débarrasser, ils demeurent, rappelant des expériences douloureuses et formant ainsi une mémoire traumatique persistante.
La collection et le collectionneur
La pratique de la collection peut être vue comme une réponse à un sentiment de manque. Les collectionneurs vivent souvent dans l'angoisse perpétuelle de ce qui leur manque, cherchant à combler ce vide par l'acquisition constante de nouveaux objets. La collection devient alors une action de réunion, de rassemblement, où chaque nouvel objet apporte un semblant de satisfaction, mais ne comble jamais totalement le besoin sous‑jacent. Un collectionneur est celui qui aime réunir des objets partageant certains points communs, que ce soit pour leur valeur scientifique, artistique, esthétique, documentaire, affective ou vénale. Leur passion pour la collection est souvent motivée par le désir de construire une histoire personnelle à travers ces objets, une histoire qui évolue et se développe au fil du temps.
recherches d'espaces
Vestige : Trace laissée par quelqu’un ou par quelque chose, ce qui reste du passé
“ La ruine, dans la conception occidentale, est un édifice ou un aménagement humain qui a subi les assauts du temps ou des hommes et qui se défait. Le verbe ruere, qui a donné ruina en latin, décrit le fait de chuter. Il renvoie à la destruction lente ou rapide qui frappe un ouvrage issu de la main de l’homme. Il existe cependant un autre mot en latin, vestigium, qui signifie trace. ”
Musée des Beaux-Arts de Lyon. “ Objets et monuments porteurs d’histoire ”,
in
Formes de la ruine (dossier de presse), 2023, p.7
“ C’est l’existence du fantasme dépressif qui définit la différence essentielle entre trace et empreinte et qui institue l’image photographique comme trace. L’empreinte n’est pas l’attestation d’un passage. Elle ne résulte pas du désir d’inscription, mais seulement de la mise en contact fortuite d’un objet avec une surface réceptrice. Au contraire, la trace atteste le désir qu’a eu celui qui l’a laissée de réaliser une inscription. Ce désir est celui de rester éternellement présent dans l’objet sur le modèle de ce qu’on ressent — ou de ce qu’on a ressenti — de la présence de l’objet en soi. ”
Tisseron, Serge. Le mystère de la chambre claire,
Flammarion, mai 2008
 Pertes de la Valserine
Bellegarde (France), mars 2024

étude de lieux
Studium & Punctum
“ C’est par le studium que je m’intéresse à beaucoup de photographies, soit que je les reçoive comme des témoignages politiques, soit que je les goûte comme de bons tableaux historiques car c’est culturellement (cette connotation est présente dans le studium) que je participe aux figures, aux mines, aux gestes, aux décors, aux actions. Le second élément vient casser (ou scander) le studium. Cette fois, ce n’est pas moi qui vais le chercher (comme j’investis de ma conscience souveraine le champ du studium), c’est lui qui part de la scène comme une flèche, et vient me percer. Un mot existe en latin pour désigner cette blessure, cette piqûre, cette marque faite par un instrument pointu ; ce mot m’irait d’autant mieux qu’il renvoie aussi à l’idée de ponctuation et que les photos dont je parle sont en effet comme ponctuées, parfois même mouchetées, de ces points sensibles ; précisément, ces marques, ces blessures sont des points. Ce second élément qui vient déranger le studium, je l’appellerai donc punctum ; car punctum, c’est aussi : piqûre, petit trou, petite tache, petite coupure – et aussi coup de dés. Le punctum d’une photo, c’est ce hasard qui, en elle, me point (mais aussi me meurtrit, me poigne). ”

Barthes, Roland.
La chambre claire.
Note sur la photographie, Gallimard-Le Seuil, 1980.

Recadrage
Barrage du Gouffre d’Enfer, mars 2024


Barrage du Gouffre d'Enfer
Construit il y a plus de cent quarante ans dans la vallée du Furan, le barrage du Gouffre d’Enfer possède une histoire riche et intimement liée au développement de la ville. Héritage des Stéphanois et élément du patrimoine régional et national. Il est situé sur le territoire de la ville de Saint‑Étienne, plus précisément sur la commune associée de Rochetaillée, dans le parc naturel régional du Pilat, en France. Il a été conçu en 1862 sous le règne de Napoléon III et inauguré en 1866. Ce fut l'un des premiers barrages poids voûtes en maçonnerie d'Europe, le plus haut barrage de France et du monde à sa conception. Depuis 2003, le barrage a été complètement vidé et est utilisé comme écrêteur de crues ou lorsque le barrage du Pas‑du‑Riot est vide pour alimenter en eau la ville de Saint-Étienne.
Un barrage-poids voûte combine les caractéristiques des barrages‑poids et des barrages-voûtes. Les barrages-poids sont construits en utilisant des matériaux tels que le béton, la roche et la terre, et ils exploitent le poids de ces matériaux pour résister à la pression horizontale de l'eau. Chaque section du barrage-poids est conçue pour être stable de manière autonome, sans dépendre des autres sections. Les barrages-voûtes tirent leur nom de leur forme arquée distinctive. Leur courbure permet de répartir la force exercée par l'eau sur les côtés des rives, formant ainsi un arc horizontal. Ce type de barrage est adapté aux vallées étroites où les pentes sont suffisamment rigides pour supporter le poids de l'eau.
Dualité
Le barrage incarne la solidité, symbolisant la fermeté et la résistance dans son environnement. Cependant, au-delà de sa présence imposante, il existe une dualité entre la brutalité de ce mur et la fragilité de ses environs, une dichotomie qui reflète également ma perception de la photographie.
Dans ma pratique photographique, j'utilise les termes de précaire et de pilier pour introduire ma relation avec l'objet photo. Le pilier représente ce barrage qui se dresse, tandis que la précarité évoque la nature éphémère de l'anthotype, cette technique photographique où l'image finit par disparaître. C'est dans cette tension entre la permanence et le transitoire que je trouve mon inspiration. Les prises de vue du barrage ne se limitent pas à documenter un ouvrage d'ingénierie, mais elles explorent également les nuances de la relation entre la durabilité et l'éphémère, entre la force et la fragilité, offrant ainsi une perspective sur la photographie et sur notre rapport au monde qui nous entoure.
expérimentations
Barrage du Gouffre d'Enfer (1)
Armoise commune, novembre 2023

Barrage du Gouffre d'Enfer (2)
Armoise commune, novembre 2023

Barrage du Gouffre d'Enfer (3)
Orties, décembre 2023

Barrage du Gouffre d'Enfer (4)
Orties, décembre 2023

Anthotype
Un anthotype est une technique de photographie alternative qui utilise des pigments végétaux sensibles à la lumière pour créer des images. Le processus de fabrication d’un anthotype implique l’utilisation d’extraits de plantes, de fleurs ou de fruits riches en pigments photosensibles, tels que la chlorophylle. Ces extraits sont appliqués sur une surface comme du papier ou du tissu. L’image souhaitée est ensuite placée sur la surface traitée et exposée à la lumière du soleil pendant une période de temps spécifique.
La chlorophylle est un pigment vert présent dans les cellules des plantes. Elle joue un rôle crucial dans le processus de la photosynthèse, qui correspond à la conversion de la lumière solaire en énergie chimique utilisable par les organismes vivants. La chlorophylle absorbe l’énergie lumineuse et utilise cette énergie pour convertir le dioxyde de carbone et l’eau en glucose et en oxygène.
Au fil du temps, la lumière solaire réagit avec les pigments végétaux, provoquant des changements de couleur sur la surface traitée. Les zones de l’image qui sont exposées à plus de lumière se développent plus rapidement que celles qui sont moins exposées, créant ainsi une image photographique éphémère.
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